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    Linguistique et culture laalaa (Lehar, Lehaar, Laalaa, Laala, Lala)

    Nous vous proposons ces extraits de notre mémoire de Maîtrise intitulé: Contribution à la phonologie laalaa (Parler de Bargaro), Mémoire de Maîtrise de P. O. Fall , Dakar, UCAD, 2004-2005, 75 p.).

    N'hésitez pas à nous faire part de vos critiques et suggestions à admin@styloculture.org

     " [...] Le laalaa est le parler de la communauté linguistique dite « cangin » le moins décrit dans le domaine linguistique. « Les langues cangin peuvent être classées, selon […] Joseph GREENBERG (1970), comme appartenant au groupe ouest-atlantique de la branche niger-congo de la famille congo-kordofanienne » (SIL 1993). Notons que le laalaa est le plus souvent assimilé au noon. En effet il y a une intercompréhension très nette entre le laalaa et le noon qui ont un lexique commun estimé à 86% (Cf. FALL P.O.: 2006, p. 7).Le nombre de locuteurs laalaa est estimé à 6000 environ (CISS, I. 2001 : p.7). Leur zone d'habitat traditionnelle, le Laa, est située entre Yindëën et Pambaal, au nord - ouest de la région de Thiès. Le Laa compte environ 18 villages : Baam, Bapat, Bargaro, Bësia, Bicoona, Duuٌë, Gogon, Haak, Jalkin, Jëëfuٌ, Joy, Kaadaan, Kii, Kolobaan, Pambaal, Sowaaboon, Tuubi, Yindën. Signalons que nous retrouvons les Laalaa aussi en dehors de la région de Thiès. Par exemple une forte communauté Laalaa a migré, entre 1984 et 1986, à Ngeen et à Saal, dans la région de Tambacounda (cf. FALL P. O.: 2005, p. 5). [...]"

     

    " [...] 1.2.  Classification linguistique : parlers sereer ou « langues cangin ».

     

    En Afrique la langue constitue un support primordial sur lequel les populations projettent leur identité menacée. Et comme le souligne si bien Makhtar DIOUF [1]: « c'est la langue qui tend de plus en plus à être le facteur le plus pertinent de l'identification ethnique » au Sénégal.  On serait tenté de croire, dans un tel contexte sociolinguistique, que chaque groupe ethnique a une langue qui lui est propre et qui le distingue des autres groupes; autrement dit que la langue est un critère suffisant pour classer les groupes ethniques.

     

    Pourtant la réalité en est tout autre car il faut préciser que la langue n'est pas le seul critère de définition de l'ethnie. C'est ainsi que l'on peut retrouver à l'intérieur d'une même ethnie au Sénégal des parlers différents. C'est le cas du groupe ethnique Joola (groupe ethnique du sud-ouest du Sénégal), en dépit de l'existence notoire de différents parlers et parfois même de l'absence d'intercompréhension linguistique [2] entre ces parlers, l'unité culturelle, ethnique et linguistique de ce groupe est attestée.

     

    Aussi si l'on considère les Sereer de la région de Thiès (Saafeen, Ndut, Noon, Laala, Paloor-sili) ne se distinguent de ceux du Sine que par leur langue. Sur la base de cette distinction linguistique, des linguistes tels que PICHL [3], SAPIR [4], DONEUX  [5] opposent les parlers sereer du Sine à ce qu'ils appellent les «langues cangin » [6] de la région de Thiès.  Ceci n'est pas sans engendrer un véritable malaise, surtout au niveau de la communauté (intellectuelle !) Sereer elle-même. Des voix s'élèvent dans cette communauté pour remettre en question le refus de l'appartenance des parlers dits « cangin » à la communauté linguistique sereer. C'est le cas de l'historien Ismaïla CISS [7] et des linguistes tels que Gabriel GUEYE [8] et Souleymane FAYE [9] pour ne citer que ceux là. Ceci nous incite à nous pencher sur les différentes conceptions linguistiques liées au sereer.

     

     

    1.2.1.          Cangin .

     

    Les « langues cangin », « ensemble relativement homogène » [10], appartiennent au sous-groupe de la branche nord-ouest-atlantique de la famille Niger-Congo » [11]. L'appellation «langues cangin » est forgée en Linguistique africaine par l'autrichien Walter PICHL en 1966 [12]. Du fait de la proximité de l'habitat de la communauté linguistique ainsi considérée par rapport à la ville de Thiès [13], il a rassemblé les parlers qui la composent sous cette appellation générique de « langues cangin ». En réalité c'est, simplement, une indication géographique permettant de localiser le groupe linguistique constitué du laala (encore appelé lehar), du ndut, du noon, du saafi-saafi et du sili (encore appelé paloor). Par conséquent ce n'est ni la dénomination de ces parlers par leurs propre locuteurs, ni une identification de ces groupes par les autres ethnies voisines.

     

    L'appellation « cangin » sera pourtant largement reprise aussi bien par les linguistes eux-mêmes, les historiens, les sociologues... qui se sont penchés sur l'étude de ces groupes.  Cependant cette appellation est vivement rejetée par des intellectuels, surtout ceux des communautés linguistiques ainsi qualifiées, qui jugent le plus souvent qu'il n'a « aucun fondement scientifique ».

     

    1.2.2.          Refus de l'appartenance des " langues cangin" au sereer.

     

    Notons avec Raphaël A. NDIAYE [14] que « Les recherches menées sur les Sereer sont loin d'avoir été unanimes sur la question des origines de ce peuple […] La difficulté est apparue d'autant plus nettement que les directions indiquées, comme correspondant à leurs points de départ [lors de leur migration vers leur zone d'habitation actuelle], se trouvent aux antipodes des unes des autres. Suivants les endroits du pays où les enquêtes sont menées, certains avancent le nord comme origine, tandis que d'autres indiquent le sud si ce n'est l'est. »  [15]. Une tendance en classification des langues africaines consiste aussi à différencier les parlers sereer de la région de Thiès de ceux du Sine. Ainsi, malgré la conscience de ces groupes d'appartenir à l'ethnie Sereer [16] (cf. littérature orale de ces groupes) nous constatons que PICHL  [17], SAPIR [18] et DONEUX,  [19] pour ne citer que ceux-là dans le domaine linguistique, se fondant sur des opérations logiques, vont jusqu'à refuser au groupe de « langues cangin » leur appartenance au sereer.  C'est aussi le cas de Gravrand  qui, dans une étude socio-historique de référence, les distingue catégoriquement de la souche originelle Sereer. Selon l'auteur de Civilisation sereer : cosaan ce peuplement, radicalement différent des apports authentiques Sereer, s'apparente aux « premiers occupants du Sénégal, Bédik, Bassari, Coٌagi, Bajaranke, Baynuk » autrement dit des groupes qui « parlent [des] langues Tende et رun »  [20]

     

    1.2.3.          Sereer à part entière.

     

    Des voix s'élèvent, surtout dans la communauté intellectuelle Sereer, pour remettre en question la pertinence de l'appellation « langues cangin » et ses répercussions idéologiques (le refus de leur appartenance au sereer) dans la classification des groupes ethnolinguistiques concernés (Ndut, Saafi, Laala, Noon, Paloor-sili).

     

    Si l'on en croit Ismaïla CISS [21], historien spécialiste de la société sereer, « "langue cangin" est un concept idéologique et n'a aucune réalité scientifique »  [22]. Il lui préfère la dénomination « sereer du Nord-Ouest de la région de Thiès» encore plus précis. Selon lui "Les Sereer du Nord-Ouest forment des communautés implantées dans l'actuelle région de Kees [23], ils sont ainsi appelés parce que leur aire d'implantation se situe géographiquement au Nord-Ouest de l'ancien royaume du Sine habité par des Sereer"  [24]. Et Gabriel GUEYE   [25] convaincu de « l'unicité du groupe Sereer » explique « Le manque d'intercompréhension » linguistique comme « dû à l'isolement du groupe "Cangin" » par rapport au Sereer du Sine. Quant à Souleymane FAYE, linguiste au Centre de Linguistique appliquée de Dakar (CLAD),  les Sereer du Sine et ceux de la région de Thiès forment un groupe linguistique homogène [26]. Selon lui « la structure de base de la langue est la même chez tous les Sereer; il se trouve seulement que le sereer parlé dans la région de Thiès a été altéré [!] du fait de ses contacts avec le wolof prédominant dans toute la zone environnante »  [27]. Plus encore Souleymane FAYE souligne dans un article [28] publié récemment (en collaboration avec Hillebrand DIJKSTRA de la SIL) que :

    « Les langues dites cangin sont une branche "seereer" dont la parenté génétique avec le seereer-siin est indéniable. C'est ce qui justifie leur appellation de "seereer-cangin" » [29]

     


     

     

     [1]         Cf. p. 21, DIOUF, M.,Sénégal : les ethnies et la nation, France, NEAS.

     

    [2]          Le bayot est la seule variété linguistique que les autres joola ne comprennent pas (cf. DIAGNE Mb., Etude phonologique du bayot, Mémoire de Maîtrise, UCAD, 1999-2000).

     

    [3]          GUEYE, G. M., op. cit., p. 2.

     

    [4]          D. SAPIR fait, selon Gabriel M. GUEYE, op. cit. p. 2, du complexe linguistique  « Cangin » un groupe à part dans la branche ouest-atlantique.

     

    [5]          DONEUX, J., - « Les groupes linguistiques », in Atlas national du Sénégal, planche 26, (1977)

     

    [6]           En réalité les populations ne connaissent pas cette appellation (« langues cangin).

     

    [7]          CISS, I., op. cit.

     

    [8]        Cf. GUEYE, G. M., op. cit.

     

    [9]          DIOUF, M. op. cit. p.77.

     

    [10]         GUEYE, G. M., op. cit. p. 2

     

    [11]        GUEYE, G. M., op. cit. p. 3

     

    [12]        Selon LOPIS-SYLLA (-in :« Langue cangin ou sereer? L'état de la question », Dakar, Notes africaines, n° 193, IFAN, 1997) «  L'expression « langues cangin » apparaît dans la littérature des années 60, avec les travaux du linguiste autrichien  Walter PICHL, qui s'inspirait ainsi de l'ancien nom de Thiès. C'est en effet dans cette région, autour de la ville de Thiès, que sont parlées les cinq langues ainsi désignées : le noon, le ndut, le lala, le siili, le saafi-saafi et dont les trois dernières sont connues sous le nom de lehar, palor et safène. »

     

    [13]        Selon Gabriel M. GUEYE (op. cit. p. 2) « "Cangin" vient de "Jangin" nom donné à la ville de Thiès par les Noon qui en sont les premiers occupants historiques. »

     

    [14]         NDIAYE, A. R.,    - La notion de parole chez les sereer (Sénégal), Thèse de doctorat de 3ème cycle, Université de la Sorbonne nouvelle Paris III, Institut national des langues et civilisations orientales, Paris, 1981.

     

    [15]         NDIAYE A. R.,     op. cit., p.52.

     

    [16]         GRAVRAND, H., - La civilisation sereer :cosaan, France, N.E.A., 1983,  p.141.

     

    [17]        Cf. GUEYE, G. M., op. cit., p. 2.

     

    [18]        Selon M. Diallo (professeur au département de Linguistique à l'UCAD) D. SAPIR, dans sa classification distingue le « sereer » de ce qu'il appelle les « langues cangin ».  Il classe le « sereer » et les « langues cangin » dans « le sous groupe du nord » des groupes de langues « Ouest Atlantique ». Toutefois, toujours selon lui, SAPIR prend la précaution de les répertorier dans des groupes différents, avec notamment :

                                   -  le « sereer » dans le groupe A dénommé « Langues du Sénégal »,

    - les « langues "cangin" » - composées du "noon, du "ndut", du "saafen",du "paloor" du "lehar" – qui, elles, forment le groupe C .

     

    Aussi, Makhtar DIOUF, se référant aux travaux de David SAPIR, affirme dans son ouvrage, Sénégal : ethnies et nation: « Lorsqu'on se réfère au Compte lexical établi par SAPIR (1971) pour les langues du groupe Ouest-Atlantique, on  constate que la proportion entre le sereer et les langues  cangin est relativement faible par rapport à ce qu'on pouvait attendre ». Plus encore « La proportion de racines communes entre le wolof et ces langues est sensiblement plus élevée ». Sur la base de ces statistiques les « Sereer du Nord-ouest de la région de Thiès » sont opposés aux Sereer Sine.

     

    [19]        Dans cette même perspective nous avons aussi le cas de DONEUX se référant aux travaux de W. J. PICHL (c.f. « The Cangin language group in Sénégal », note 4, Planche 26 de l'Atlas national du Sénégal,  1977,), affirme :

    « Une population estimée à environ 60 000 personnes a été traditionnellement considérée              comme sereer, dans la ville de Thiès et la région environnante. A une date récente il est devenu évident que la caractérisation ethnique — acceptée par la population elle-même, qui se disait sereer-non, sereer-safen — masquait une divergence linguistique assez profonde, les parlers de cette région étant relativement éloignés du sereer. On nomme désormais cangin ce complexe linguistique, du nom de la ville de Thiès ainsi appelé par les Non qui en sont les occupants historiques ».  Et plus encore selon lui les « langues cangin » sont plus proches du olof que du sereer dont elles ont toutes deux pourtant « pris leur autonomie ». Et toujours selon lui ces « langues ont dû diverger du wolof assez tôt, mais leur dialectisation entre elles est très tardive ».

     

    [20]         GRAVRAND, H., op. cit., p. 143.

     

    [21]        CISS I     op. cit.

     

    [22]        Entretien avec I. CISS        

     

    [23]        Kees signifie Thiès

     

    [24]         CISS I.    op. cit. p. 7

     

    [25]         GUEYE G., op. cit. p. 5

     

    [26]         A noter que les parlers dits "cangin" malgré leur homogénéité et leur parenté génétique attestée, ne se comprennent pas totalement. C'est pourquoi pour communiquer efficacement entre eux ils font appel à une autre langue (le wolof, le français ...)

     

    [27]         DIOUF, M., op. cit., p. 21

     

    [28]         FAYE, S. et DIJKSTRA, H., - « Glottalisées du seereer-siin, du saafi-saafi et du noon du Sénégal », revue électronique internationale de sciences du langage SUDLANGUES n° 4, http://sudlangues.sn/article86.html, 15 fév. 2005.

     

    [29]         FAYE,  S. et DIJKSTRA H., op. cit.                                                       
     
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